Transition énergétique Allemande : que sont-ils devenus ?

Article du 13 septembre 2016
GERMANY/

En avril 2014, nous écrivions que la transition énergétique allemande était un chemin truffé de chausse-trappes, suite au tournant politique de 2011. Aujourd’hui, les modalités de cette transition se précisent et les quatre géants de l’énergie allemands, die großen Vier, adaptent leur stratégie au monde post-Fukushima. L’introduction à la bourse de Francfort de la nouvelle filiale d’E.ON, Uniper, le 12 septembre 2016, est emblématique de cette avancée et est considérée comme une des restructurations récentes les plus radicales de l’économie allemande.

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Une décision politique rapide et forte en 2011

Deux mois après l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, l’objectif de sortie totale du nucléaire en  2022 est acté par le Bundestag, avec la cessation immédiate d’activité de sept réacteurs. Parallèlement, la montée en puissance des énergies renouvelables est fortement encouragée, en protégeant ces énergies des mécanismes du marché. L’objectif est d’atteindre 60% d’énergies renouvelables dans le mix énergétique en 2050, et la demande d’énergie doit diminuer de 20% en 2020 et de 80% en 2050 par rapport au niveau de 1990.

Les quatre grands énergéticiens allemands, RWE, E.ON, Vattenfall et EnBW, tous exploitants de centrales nucléaires, ont été pris de court et ont intenté des recours en justice auprès de la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe pour expropriation arbitraire : 10 à 15Md€ d’indemnisation potentielle sont en jeu. En effet, ils ont été les perdants des nouvelles réglementations : le déséquilibre entre le prix d’achat artificiellement élevé des énergies renouvelables et du prix de revente très faible sur les marchés de gros du fait du surplus de production avec l’arrivée massive des ENR a entraîné la dépréciation de leurs actifs conventionnels (gaz et charbon), devenus très peu rentables.

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Zone d’influence historique « big four » allemands, issus de leur répartition des réseaux

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Au-delà des objectifs de départ, quelle va être la répartition des coûts et responsabilités du démantèlement nucléaire pour l’Allemagne, en 2016?

Le dilemme a fini par éclater sur la scène politique allemande : il faut ménager le contribuable allemand sans achever les énergéticiens. Pour trouver un compromis, la commission indépendante de contrôle du financement de la sortie du nucléaire (KFK) a été créée fin 2015, suite à un audit des provisions constituées par les énergéticiens en vue de la sortie du nucléaire. Cette commission a rendu son rapport mi-2016.

La responsabilité du stockage des déchets nucléaires serait transférée à l’Etat, et financée par une partie des 23Md€ des 40Md€ de provisions jugés suffisants, à laquelle s’ajouterait une prime de risque de 35% soit 6,3Md€. Les énergéticiens resteraient responsables du démantèlement des centrales et du conditionnement des déchets et leur transport avant stockage. Les énergéticiens approuvent le principe de la prime de risque mais sont en désaccord avec son montant, jugé exorbitant. La position de la commission sur le retrait automatique des actions en justice pour expropriation et des demandes de compensation ne leur semble pas acceptable non plus, au cas où cette nouvelle répartition des responsabilités et des coûts sur le démantèlement nucléaire entrerait en vigueur.

Partagées ou non, ces conclusions alimentent un projet de loi attendu pour début 2017.

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En parallèle de ces échanges et des actions en justice, RWE, E.ON, Vattenfall et EnBW ont déjà pris acte des nouvelles règles et entamé leur transformation.

Deux formes de réponse se distinguent : la réorganisation radicale des entités accompagnée de désinvestissements, permettant de lever de nouveaux capitaux, et le recentrage sur l’aval de la chaîne de valeur de l’énergie, en harmonie avec le nouveau paysage énergétique allemand.

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  • Réorganisation par une scission : le choix d’E.ON et de RWE

Le premier réflexe des énergéticiens a été de se débarrasser des activités nucléaires et de ses coûts (16,6Md€ pour E.ON) via une filialisation : la pression gouvernementale qui souhaite que les énergéticiens assument les conséquences du démantèlement y a rapidement mis un terme.

E.ON s’est donc résigné à se séparer seulement de ses activités conventionnelles dans un spinoff nommé Uniper, au  1er janvier 2016. Les activités de cette nouvelle entreprise indépendante sont en amont de la chaîne de valeur de l’énergie : négoce, activités d’exploration (pétrole de gaz) et gestion des centrales électriques. Des désinvestissements dans les actifs d’énergies conventionnelles d’E.ON en Espagne, en Italie et en Norvège complètent le tableau. Avec l’approbation de l’assemblée générale des actionnaires d’E.ON de juin 2016, 53% de la société Uniper seront introduits à la bourse de Francfort le 12 septembre 2016.

Cette décision permet à E.ON de se concentrer sur trois missions majeures en aval de la chaîne de valeur, outre le démantèlement nucléaire : les énergies renouvelables, les réseaux de distribution dans le nouveau contexte de forte décentralisation, et surtout, sur les activités de service.

RWE, pour arriver à un résultat similaire, a pris le chemin inverse d’E.ON, et à plus petits pas. RWE AG conserve les activités conventionnelles et désinvestit dans les centrales à charbon pendant que la nouvelle société baptisée RWE Innogy, créée en 2016, a repris toutes les activités dites « du futur » (énergies renouvelables, services et bien sûr réseaux). Signe de l’importance de ce transfert, l’ancien président de RWE AG est devenu celui de RWE Innogy et les deux tiers des 60 000 employés sont passés sous cette nouvelle marque. Pour démarrer, seuls 10% de la société seront introduits en bourse fin 2016, selon les conditions du marché, à une date encore indéterminée. Les fonds propres récoltés offriront une marge de manœuvre financière à RWE AG qui restera actionnaire majoritaire.

Afin de récupérer également de la capacité à investir, EnBW désinvestit près de 5Md€ d’actifs et de filiales liés aux énergies conventionnelles pour financer son objectif ambitieux de 14Md€ d’investissement dans les énergies renouvelables en 2020, à une échelle industrielle. Aucune réorganisation drastique ne semble toutefois à l’ordre du jour.

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  • Renouvellement et diversification des offres en aval de la chaîne de valeur : le tournant du digital lié au développement des réseaux intelligents dessinent l’avenir des énergéticiens allemands

En août 2016, E.ON a marqué ce tournant en créant sa première « digital business unit », en charge du développement de solutions big data et de la construction de nouvelles offres d’efficacité énergétique. Ses clients peuvent déjà comparer leur consommation avec des profils similaires, obtenir des conseils en ligne et adapter leurs paiements en fonction. Plus largement, E.ON axe son avenir sur la numérisation pour une meilleure efficacité de son réseau auquel est déjà raccordé un tiers des capacités de production d’énergies renouvelables allemandes.

De même, Vattenfall, groupe suédois très implanté en Allemagne, n’envisage pas à date de scission radicale, mais comme E.ON et RWE, ambitionne également de devenir un fournisseur de solutions d’efficacité énergétique en étant intégrateur de réseaux électriques intelligents, visant à la fois les particuliers et les gestionnaires d’infrastructures. RWE se positionne auprès des clients qui sont à la fois producteurs et consommateurs d’électricité, afin d’optimiser la consommation d’énergie, de vendre les volumes excédentaires, avec des offres intelligentes et innovantes permettant d’acheter l’énergie au moment où le prix est le plus favorable au consommateur.

Enfin, EnBW, société enracinée dans la région industrielle du Bade-Wurtemberg, souhaite en devenir la « salle des machines » comme intégrateur d’énergies renouvelables dans le réseau avec un objectif de 40% de sa production en 2020 contre 20% en 2012, tout en cultivant une nouvelle relation de proximité avec ses clients et en misant sur de nouveaux dispositifs encourageant l’innovation. Cette proximité inclut des propositions de nouveaux modèles de co-gestion à destination des municipalités et des autorités locales allemandes qui souhaitent de plus en plus se réapproprier le réseau.

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La transformation de ces grandes entreprises séculaires en réaction aux bouleversements de la transition énergétique allemande est bien amorcée mais l’essentiel est peut-être à venir : la loi qui gravera dans le marbre la répartition des coûts et des responsabilités de la sortie du nucléaire et la valeur finalement accordée par le marché aux nouvelles entités seront autant de rebondissements à suivre.