L’autonomie énergétique des îles : entre contrainte et avant-gardisme

Article du 27 octobre 2014
Réunion_Sucrerie_de_Bois-Rouge

Trois facteurs majeurs contribuent à faire des îles un terrain propice à la recherche de l’autonomie énergétique. En effet, les îles ont un accès moins aisé aux politiques d’aménagement du territoire, ce qui inclut les réseaux de distribution d’électricité. Selon leur proximité avec le continent, les îles sont reliées au réseau en continu, ou sont dépendantes des importations de fioul à prix coûteux pour les habitants en raison des frais de transport. Cette dépendance au continent entraîne une sécurité énergétique plus aléatoire. Enfin, la limitation physique inhérente à l’insularité entraîne une conscience plus aigüe de la finitude des ressources, ce qui rend des expériences de « transition énergétique totale » plus aisées à porter.

Certaines îles ont entamé le chemin vers une autonomie partielle alors que d’autres ont déjà franchi le cap de l’autonomie totale.

La contrainte crée l’innovation avec des projets avant-gardistes leader du domaine, car ce type d’expérimentations poineoliennetues est plus avantageux économiquement que sur le continent. Un exemple classique d’autonomie totale est l’île del Hierro, petite île des Canaries de 11 000 habitants. Cette île est devenue un cas d’école de l’autonomie énergétique avec du « tout renouvelable ». Un groupement nommé Gorona del Viento, détenu à 60% par les autorités de l’île, à 30% par le producteur d’électricité ibérique Endesa et à 10% par l’institut technologique y a mis au point un système ingénieux de centrale hydroélectrique fonctionnant à l’éolien. Lorsqu’il fait grand vent, les éoliennes suffisent à approvisionner l’île en électricité et le surplus sert au fonctionnement d’une station de transfert d’énergie par pompage-turbinage (STEP), qui stocke de l’eau dans un grand bassin à 700 mètres au-dessus de la mer. Ainsi, quand le vent faiblit, l’hydraulique prend le relais, pour deux jours d’autonomie supplémentaire. Au-delà, la centrale thermique prend le relai. La société française Cap Ingelec a apporté son savoir-faire pour répondre aux enjeux de stabilité.

Ces innovations servent de modèle à des îles moins avancées dans leur projet : les îles africaines du Cap Vert sont demandeuses de missions de conseil des experts intervenus à l’île del Hierro car des sociétés allemandes et chinoises s’intéressent localement à ce type de projet.

A une échelle plus importante, la transition énergétique est particulièrement avancée sur d’autres îles, comme La Réunion, où un prototype livré par DCNS  a été implanté. Ce prototype est fondé sur une technologie ETM (énergie thermique marine). Cette installation crée de l’électricité en utilisant le différentiel de température entre la surface et les profondeurs des océans. L’écart de température agit sur une machine thermique contenant de l’ammoniaque dont l’évaporation fait tourner une turbine. Le coût du dispositif, testé par seulement trois autres pays dans le monde, n’a pas été dévoilé. DCNS collabore avec l’Université de Saint-Pierre dans le cadre d’un partenariat de recherche, et les investisseurs et parties prenantes sont diversifiés : l’ADEME, EDF, le Sidélec, la Région…

Dans cet environnement propice aux synergies, certaines entreprises locales spécialisées sont exceptionnellement innovantes et possèdent un rayonnement économique bien au-delà de leur territoire d’ancrage. Par exemple, la société réunionnaise Solar Trade est présente au pavillon français du WFES (World Future Energy Summit) d’Abu Dhabi pour promouvoir son produit phare : un système voltaïque qui, intégré au bâti tropical, permet de gérer l’autoconsommation du logement en alternance avec le réseau grâce à un logiciel « smart grids ».

solaire

 Ferme solaire, La Réunion

En sus des expérimentations dont elle est le berceau, La Réunion bénéficie d’un réel dynamisme dans le domaine des énergies renouvelables avec la mise sur pied d’un programme à l’horizon 2030. 37% de l’électricité produite est déjà renouvelable sur son territoire, ce qui correspond à 53% des capacités de production. Des séries de mesures incitatives sont prises pour aller plus loin : par exemple, les chauffe-eau solaires sont obligatoires pour les logements sociaux et la récente campagne d’EDF pour la vente d’ampoules basse consommation à 1€ a remporté un vif succès, avec près de 600 000 ampoules vendues en deux semaines. Les foyers qui investissent dans une centrale couplée à des batteries de stockage par un software de gestion intelligente peuvent être subventionnés à hauteur de 6 000€ par la région, pour un investissement total de 12 000€.

L’économie locale se transforme également : du fait de la faible surface utilisable et des défis posés par le relief volcanique, des exploitations agricoles se convertissent à la culture en serres, qui offrent de larges surfaces à la pose de panneaux solaires. Ces fermes solaires sont conçues pour résister aux cyclones.

Trois constats viennent cependant encore nuancer cet essor insulaire.

Certaines îles considèrent quasiment comme un prétexte la recherche d’autonomie énergétique afin de créer un terrain de jeu expérimental à grande échelle : le déploiement d’innovations et le renforcement d’un savoir faire industriel est alors primordial. Ainsi,  l’île sud-coréenne de Jeju vise le zéro carbone avec énergies marines, éoliennes, solaires appuyées par des réseaux électriques intelligents, pour une population de 500 000 habitants et un territoire de 1 848 km2. Elle fait office de gigantesque démonstrateur du savoir faire de Samsung, qui peut s’apparenter à un showroom commercial.

Il faut également noter que les énergies renouvelables ne sont pas toujours suffisantes pour assurer l’autonomie énergétique totale, malgré tous les efforts déployés dans ce sens. Par exemple, l’île danoise de Samsø répond à 100% de ses besoins en électricité grâce à ses vingt-et-unes éoliennes et peut même exporter au profit des habitants qui possèdent des parts dans leur exploitation. Toutefois, l’île reste reliée au réseau continental pour pallier les intermittences.

Enfin, ces exemples d’îles porteuses de projets d’autonomie énergétique plus ou moins fructueux concernent essentiellement des pays où le volontarisme d’État est fort, avec des moyens à la hauteur des ambitions annoncées. D’autres îles telles que les Comores ou Madagascar ont un potentiel similaire, mais la pauvreté est une contrainte forte et la priorité est avant tout d’assurer l’accès à l’énergie de la population.