Lancer une ICO dans l’énergie, spéculation ou financement alternatif ?

Article du 24 janvier 2018

Attirés par la transition énergétique, de multiples acteurs s’intéressent au secteur[1], gonflant les besoins de financement d’un marché où les investissements sont souvent élevés. L’investissement privé, les banques et l’aide publique ne suffisent pas toujours et certaines start-ups cherchent des solutions alternatives de financement.

L’Initial Coin Offerings (ICO), cette manière innovante de lever des fonds par l’offre de tokens via la blockchain, peut-elle contribuer à diversifier les sources et stratégies de financement dans l’énergie ? Ou est-ce trop tôt pour miser pour des biens et services réels sur un moyen financier qui semble à première vue fortement volatil et spéculatif ?

Qu’est-ce qu’une ICO en 2 mots ?

Cette méthode de levée de fonds consiste en l’émission d’actifs numériques au démarrage d’un projet, – des « jetons » ou « tokens » -, qui sont acquis par les investisseurs grâce à des crypto-monnaies (souvent l’ethereum ou le bitcoin). Contrairement à l’entrée en bourse, ces tokens ne représentent pas toujours une part de l’entreprise, mais correspondent selon les cas et le choix de l’émetteur à une unité du service ou du bien produit par la société, un droit de gouvernance, ou une autre valeur… Une ICO ne s’apparente pas non plus tout à fait au crowdfunding qui ne permet pas encore d’échanger à tout moment ses titres sur un marché secondaire, à un cours qui suit l’offre et la demande, contrairement aux tokens.

Plus de 2 milliards de dollars ont été levés dans des Initial Coin Offerings (ICO) depuis la naissance en 2013 de ce phénomène capitalisant sur la fiabilisation de la blockchain[2].

Les raisons de se lancer

Plus qu’une levée de fond, un modèle économique

Le principal intérêt d’une ICO est d’ancrer son modèle économique et la valeur du token dans le système blockchain, cette technologie qui permet de stocker et transmettre des informations de manière sécurisée sans organe central de contrôle[3]. Pour cela, une fois la première levée de fonds clôturée, le token doit pouvoir continuer à être échangé sur un marché secondaire et par un « smart contract », – un protocole qui met en œuvre de manière autonome les clauses d’un contrat prédéfini -, se traduire en bien ou service, part de gouvernance ou ce qu’il représente dans le modèle de l’entreprise. Le système énergétique vers lequel on tend aujourd’hui, davantage décentralisé, fait ainsi des nouveaux acteurs énergétiques de bons candidats pour ce type de levée de fonds.

Une ICO peut, par exemple, concerner une entreprise de vente de particulier à particulier d’énergie. Après la levée initiale, le token devient un moyen d’acquérir une unité d’électricité produite par le panneau solaire du voisin. Le smart contract permet via une transaction sur la blockchain de déclencher le transfert d’électricité une fois le token versé. C’est le pari de Power Ledger en Australie (qui a levé 22M€ lors de son ICO), SolarBankers aux Etats-Unis ou de SunContract en Slovénie. L’entreprise Grid+ a quant à elle levé 26M€ en 2017 pour sa solution intégrée d’optimisation de l’achat et du stockage d’énergie.

Autre exemple, l’entreprise HydroMiner, créée en Autriche par les sœurs Damblon, a levé en près d’un mois l’équivalent de 3M d’euros en ethereum en échange de son jeton « H2O ». Celui-ci correspond, pour cette technologie énergivore qu’est la blockchain, à un temps de mining (procédé par lequel la transaction via blockchain est sécurisée) écologique à base d’énergie hydraulique.

Plus simple et plus souple 

Autre avantage, l’ICO amène à l’entreprise davantage de souplesse que la levée de fonds : ne donnant pas droit à une part de l’entreprise, elle n’est pas soumise à la réglementation financière. En conséquence, l’ICO est plus accessible pour les investisseurs non professionnels et elle attire des particuliers curieux et ayant une propension au risque élevée. Elle est parfois réalisée sur la base d’un livre blanc « whitepaper » (document détaillant les éléments commerciaux, technologiques et financiers d’une ICO) qu’il reste à mettre sur pieds.

Pour l’entreprise émettrice, l’ICO présente l’intérêt de mutualiser les risques avec l’ensemble des détenteurs de tokens. Les investisseurs sont également incités à contribuer à l’augmentation de la valeur de ce token (utilisation, promotion, etc.). Cette levée de fond crée ainsi une forme de communauté d’intérêt autour d’un concept, d’un bien ou service.

Enfin, si certains gouvernements restent précautionneux vis-à-vis de cette pratique, les institutions françaises l’ont bien accueillie. En témoigne la récente ordonnance qui permet d’inscrire l’émission ou la cession d’un titre dans la blockchain[4]. L’Autorité des marchés financiers (AMF) propose, par ailleurs, un programme d’accompagnement aux intéressés au cas par cas[5].

Des risques élevés

Un nouveau modèle économique qu’il faut appréhender

Une ICO ne s’applique pas à tous les modèles d’entreprise et en l’absence de sens, les bénéfices attendus par les investisseurs sont principalement spéculatifs. Les entreprises dont l’offre de valeur ne peut s’inscrire dans un schéma digital et décentralisé auront plus de difficulté à pérenniser leur jeton.

Un autre prérequis avant de lever des fonds via la blockchain est d’avoir au sein de l’entreprise de fortes notions de code car la technologie reste artisanale et manque de fluidité, que ce soit pour lancer une nouvelle crypto-monnaie ou pour s’appuyer sur une crypto-monnaie existante pour créer un produit ou service.

Du fait de cette immaturité technologique, il reste difficile aujourd’hui de lier le token à un bien ou un service réel. L’échange des tokens de Power Ledger contre de l’électricité est par exemple pour le moment rendu possible dans le cadre d’expérimentations principalement. Les ICO les plus pérennes correspondent pour le moment à des crypto-monnaies, ou des biens ou services digitaux caractérisés par une capacité à être instantanément livrés.

Un marché immature

Le revers des bénéfices résultant de la faible réglementation est que les émetteurs et les investisseurs ne sont pas toujours protégés. Dans l’univers de la blockchain, où le code succède au code et les escroqueries existent, les risques sont élevés. Cela explique que certains gouvernements ont choisi de suspendre ou d’interdire l’usage des ICO, notamment en Chine, dans l’attente de pouvoir le réglementer.

Le token ou jeton devra s’inscrire par la suite dans la structure légale et comptable de l’entreprise. Selon ce qu’il représente, il sera soumis à certaines impositions, et dans certains cas pourra être considéré a posteriori comme une part de l’entreprise ou comme un bien avec tout ce que cela implique.

Enfin, comme tout marché naissant, les pressions spéculatives sont fortes, faisant craindre un phénomène de bulle.Les récentes variations du cours du bitcoin ont révélé des tensions fortes sur les cryptomonnaies.

Fig. 1 Cours du Bitcoin, bitcoin.fr

Qu’en conclure ?

L’ICO correspond à ce changement d’ère économique induit par la technologie blockchain qui reste à un stade préliminaire. Elle a du sens pour le secteur de l’énergie qui se décentralise et se digitalise, mais perce encore difficilement dans l’économie réelle. Ainsi, lancer son ICO semble le plus pertinent aujourd’hui à titre expérimental, plutôt que comme source principale de financement. Pour cela, on attendra l’émergence d’une deuxième vague d’ICO, prônée par Vitalik Buterin – fondateur de l’ethereum, plus proche de son sens premier qui est de créer un nouveau modèle d’entreprise.

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[1] Atlante, 25/09/2017, Energy tech, quelles sont les pépites de demain ?, http://atlante.fr/blog/energy-tech-quelles-sont-les-pepites-de-demain/

[2] Economist, 22/08/2017, What are initial coin offerings? https://www.economist.com/blogs/economist-explains/2017/08/economist-explains-17

[3] Stratumn, 21/07/2017, Stratumn’s Vision : Building Trust Networks for Economies http://blog.stratumn.com/stratumns-vision-for-building-trust-networks-for-economies/

[4] Ordonnance n° 2017-1674 du 8 décembre 2017 relative à l’utilisation d’un dispositif d’enregistrement électronique partagé pour la représentation et la transmission de titres financiers

[5] Autorité des marchés financiers, 18/01/2018, Communiqué de presse, http://www.amf-france.org/Actualites/Communiques-de-presse/AMF/annee-2017?docId=workspace%3A%2F%2FSpacesStore%2F5097c770-e3f7-40bb-81ce-db2c95e7bdae