La place du nucléaire dans les pays européens

Article du 26 juin 2011
nucléaire2

L’accident japonais de Fukushima, non maîtrisé à ce jour, ébranle les certitudes sur le nucléaire civil dans de nombreux pays européens. Comme après les précédents accidents de Three Miles Island et de Tchernobyl, le débat sur le bien-fondé de l’énergie nucléaire traverse à nouveau le continent. Comment redéfinir le juste équilibre entre une production abondante d’électricité et un risque d’accident plus important qu’annoncé ?

Même si ce débat affecte différemment les pays selon l’importance du nucléaire dans leur mix énergétique et leur industrie, la majorité des européens sont concernés. Parce qu’en cas d’accident, il n’existe plus de frontières. Parce que le recours au nucléaire civil structure fortement le marché de l’électricité.

La place du nucléaire en Europe ©Atlante & Cie | Sources : WNN 2009

La place du nucléaire en Europe ©Atlante & Cie | Sources : WNN 2009

La plupart des pays du continent exploitent des centrales nucléaires : 194 réacteurs sont en activité dans 17 pays. Cela couvre environ 20% de la consommation d’électricité de l’UE, avec des situations très hétérogènes. L’Espagne et la Belgique sont déjà engagée sur la voie du non renouvellement de leurs centrales. Après Fukushima, c’est au tour de la Suisse, de l’Allemagne et de l’Italie de tourner le dos à l’énergie nucléaire. Pourtant, de nombreux pays comptent encore développer leur parc nucléaire. C’est le cas du Royaume-Uni qui a décidé de renouveler son parc et a déjà identifié 8 sites de construction. La Pologne a également la volonté de rentrer dans le club des nations possédant un parc nucléaire pour pouvoir répondre à ses besoins croissants d’énergie. La France, de son côté, cultive son exception avec 74% de son énergie d’origine nucléaire et peine à ouvrir le débat.

Atlante & Cie propose un tour d’horizon du nucléaire civil européen afin de mieux comprendre les enjeux de ce débat sur notre continent. Ce panorama se découpe en 2 volets : les pays sceptiques vis-à-vis du nucléaire civil puis les pays ayant, pour le moment, l’intention de conserver voire de renforcer le recours à cette énergie.

Tchernobyl marque l’histoire européenne du nucléaire civil

En 1978, l’Autriche s’apprête à inaugurer sa première centrale nucléaire à Zwentendorf, dont la construction a couté 380 millions d’euros. Pourtant, le 5 novembre 1978, le peuple autrichien, à une courte majorité de 50,5 %, se prononce contre sa mise en service. La centrale ne démarrera jamais. Suite à ce référendum, le parlement autrichien vote en 1978 une loi de non-utilisation de l’énergie nucléaire. Pendant une dizaine d’années, les débats font rage sur l’opportunité de la sortie du nucléaire civil. C’est finalement la catastrophe de Tchernobyl en 1986 qui permettra à la classe politique autrichienne de s’entendre sur la fin de l’utilisation du nucléaire civil. Ce consensus est renforcé en 1999 par la « loi pour une Autriche sans nucléaire », intégrée à la Constitution. Les énergies renouvelables (EnR), en tête desquelles l’hydraulique, représentent aujourd’hui 66% du mix énergétique du pays.

Le drame ukrainien a également été un tournant pour la Grèce, l’Irlande, la Norvège et le Danemark qui ont inscrit dans la loi la non-utilisation de l’énergie nucléaire. Il a alors fallu trouver d’autres sources d’énergie pour répondre à une demande croissante. Ce sera l’énergie thermique conventionnelle (pétrole, gaz et surtout charbon) pour la Grèce (92% de son électricité). L’électricité danoise est également majoritairement produite à partir de sources fossiles (72%). Cependant, le pays se distingue par son avance dans l’énergie éolienne, qui lui permet d’atteindre aujourd’hui 28% d’EnR. Ce recours massif à l’éolien est rendu possible grâce aux importants échanges d’énergie au sein du marché commun nordique de l’électricité, qui lui permettent de pallier aux aléas de ce mode de production.

L’Italie demeure aujourd’hui le seul pays membre du G8 à n’exploiter aucun réacteur nucléaire. Comme certains de ses voisins, en 1987, le pays décide de sortir du nucléaire civil par voie de referendum. Dans les trois ans qui suivent, les quatre centrales italiennes sont arrêtées. Un moratoire est voté sur la construction de nouvelles centrales pour la période 1987-1993 avant d’être prolongé. En 2008, le gouvernement décide un retour au nucléaire civil avec la mise en service d’un EPR en 2018. La France n’est pas étrangère à cette décision puisqu’un accord cadre fixant les règles de coopération entre les deux pays transalpins est signé en février 2010 : EDF va s’associer au géant transalpin Enel pour construire plusieurs réacteurs de troisième génération conçus par Areva en échange de prises de participation et de droits de tirage de l’italien dans de futurs EPR français. La construction de huit à dix centrales est évoquée pour l’Italie, dont quatre en association avec EDF. Plusieurs groupes européens d’énergie, dont GDF Suez, sont intéressés pour investir dans quatre autres réacteurs.

Ce programme se heurte violemment à la volonté de la population le 13 juin dernier : influencés par la catastrophe de Fukushima et animés d’une volonté de sanctionner Silvio Berlusconi, les Italiens se prononcent à une majorité écrasante de 94,7% contre la relance du programme nucléaire civil. La loi de 2010 sur le retour au nucléaire est abrogée et avec elle les projections de Rome prévoyant qu’un quart de l’électricité du pays soit issu du nucléaire à l’horizon 2030. Quant à Enel, il se concentrera sur les énergies vertes et le charbon propre (développement des technologies de captation du CO2 à la source) dans la péninsule tout en poursuivant une activité nucléaire hors d’Italie, notamment en Slovaquie.

Dans les années 80, le drame ukrainien n’est pas le seul responsable de la remise en cause des programmes nucléaires nationaux. En 1981, l’Espagne doit affronter une vague d’attentats des indépendantistes basques, opposés à l’ouverture de la centrale de Lemoiz. Les réacteurs ne seront jamais mis en marche et la centrale, située  en plein coeur d’un site préservé du littoral biscaïen, est aujourd’hui abandonnée, et le pays établit un moratoire en 1983. Le consensus évolue ensuite jusqu’en 2008 où Zapatero est réélu sur un programme prévoyant la fermeture des centrales arrivant en fin de vie. Cependant, ces fermetures sont conditionnées à la garantie d’un approvisionnement énergétique suffisant pour le pays. Entre temps, le pays a fortement misé sur les EnR, et notamment l’éolien. En mars 2011, au coeur de la tempête japonaise le pays annonce d’ailleurs fièrement que pour la première fois, l’énergie du vent a été sa première source d’électricité pendant un mois entier, avec 4 738 MWh produits. Soit l’équivalent de la consommation de 17 millions de foyers ou de 21% de la demande d’électricité de la péninsule ibérique. Le pays profite désormais de la baisse des coûts de cette technologie, grâce à un parc installé de 20 000 MW. L’Espagne est devenue le quatrième pays exportateur d’électricité en Europe.

Dans les années 90, le débat continue dans certains pays. En Belgique, alors que sept réacteurs alimentent près de la moitié des besoins du pays, une loi est votée en 1999 pour sortir progressivement de l’énergie nucléaire à l’horizon 2025, sauf cas de force majeure. Dans ce cadre, trois réacteurs devraient fermer en 2015, suivis des quatre derniers en 2025. Cependant, le nucléaire couvre encore plus de la moitié des besoins énergétiques de la Belgique. La Lituanie, elle, a fermé son dernier réacteur nucléaire en 2009 et doit désormais importer une grosse partie de son électricité de Russie.

La Suisse, l’Allemagne, et Fukushima

En 2009, la Suisse compte cinq réacteurs, ce qui la place parmi les pays où l’énergie nucléaire est la plus importante en Europe, avec 39 % environ de l’électricité consommée. Le gouvernement étudie alors la construction de nouveaux réacteurs pour 2020.

Suite au drame japonais, la population helvète manifeste son inquiétude. En mai dernier, 20 000 personnes manifestent contre le nucléaire, une mobilisation telle que le pays n’en avait plus vu depuis les années 1980. Le 25 mai, le gouvernement renonce officiellement à la construction de nouvelles centrales nucléaires. Le parc existant restera en service jusqu’à la fin de la durée de vie des réacteurs, soit 2034 pour le plus récent.  Le Conseil fédéral va désormais promouvoir les économies d’énergie tout en encourageant le développement de la filière hydraulique -au potentiel formidable dans ce pays alpin, et des EnR.

Centrale Nucléaire d'Isar, en Allemagne

L’Allemagne, quant à elle, compte 17 réacteurs. En janvier 2011, le nucléaire allemand représentait une capacité de 20 490 mégawatts (MW), soit le quart des besoins du pays. Pourtant, le débat sur le nucléaire fait rage dans ce pays depuis de nombreuses années. En juin 2000, une convention est passée entre le gouvernement socialiste-vert et les exploitants pour abandonner cette énergie. Pour chaque centrale existante, un quota annuel est fixé jusqu’en 2020. Mais en 2006, Angela Merkel estime que la décision de sortir du nucléaire est une erreur. Un an plus tard, elle refuse de fermer sept réacteurs dont l’échéance arrive en 2009. Fin 2010, son gouvernement décide de prolonger la durée de vie des plus anciens réacteurs du pays. Après l’accident de Fukushima, les huit plus anciens réacteurs sont arrêtés provisoirement.

Mais c’est le 30 mai dernier qu’Angela Merkel fait volte face. Sa coalition annonce alors que non seulement les sept réacteurs ne seront pas redémarrés mais surtout que les dix autres seront progressivement arrêtés d’ici à 2022. La chancelière déclare alors « Notre système énergétique doit être changé de façon fondamentale et peut l’être. Nous voulons pour l’avenir une énergie plus sûre, et en même temps fiable et économique ». Le pays doit donc désormais se lancer dans une révolution énergétique à marche forcée, en s’appuyant provisoirement sur les importations avant d’espérer retrouver d’ici dix ans son équilibre grâce au gaz russe et au recours accru aux EnR.

Les décisions spectaculaires des suisses, des allemands et des italiens ne doivent pas faire oublier qu’au moins huit pays européens affirment vouloir renforcer leurs capacités nucléaires. Même si ceux-ci n’ont pas tous confirmés leur choix suite à l’accident de Fukushima, cela témoigne des atouts que conserve cette énergie pour répondre aux défis énergétiques.

Retrouvez dans le deuxième volet de ce panorama, « l’énergie nucléaire n’a pas dit son dernier mot », un tour des pays européens ayant réaffirmé leur intérêt pour cette énergie.