Indonésie : la reine du charbon va-t-elle réellement se convertir à la géothermie ?

Article du 23 novembre 2018

 

L’énergie en Indonésie en quelques chiffres clés

Première étape de notre périple : l’Indonésie ! Avec une population de plus de 260 millions habitants et un PIB de près de 1 100 milliards de dollars, l’Indonésie est la plus grande économie de l’Asie du Sud-Est.

Outre ses richesses culturelles et la beauté de ses paysages, l’Indonésie regorge également de ressources énergétiques. Elle est un pays exportateur net d’énergie (203 Mtep/an) et notamment le premier exportateur mondial de charbon et le cinquième exportateur de GNL.

Le secteur de l’énergie fait cependant face à de nombreux défis. Malgré un taux national d’électrification de 97%, certaines îles, notamment à l’Est de l’Indonésie présentent des taux beaucoup plus faibles. L’État prévoit d’atteindre un taux national de 99,9% dès 2019 et souhaite également renforcer son réseau pour éviter les nombreuses pertes techniques et approvisionner la population de manière fiable. Par ailleurs, L’Indonésie a ratifié l’accord de Paris sur le changement climatique et s’est engagé à atteindre 23% d’énergies renouvelables dans son mix énergétique d’ici 2025. Le pays n’a aujourd’hui qu’une faible utilisation de ses abondantes ressources renouvelables qui couvre 7,7% de son mix énergétique.

Des objectifs de développement de la filière géothermique très importants

Pour atteindre ces objectifs ambitieux, l’Indonésie compte notamment sur sa ressource en géothermie, la plus grande au monde. Cette réserve d’énergie est d’autant plus intéressante que les centrales géothermiques, contrairement à de nombreuses autres énergies renouvelables permettent une production d’énergie sans intermittence et à un niveau de puissance stable ce qui facilite leur intégration sur le réseau. Le potentiel géothermique indonésien identifié est de 29 GW pour une capacité actuellement exploitée d’environ 2 GW. L’objectif du gouvernement est de développer 5 GW supplémentaire d’ici 2025.

Nous avons rencontré des acteurs du secteur des EnR et notamment de la géothermie en Indonésie afin de nous éclairer sur l’atteinte de ces objectifs.

Un contexte peu propice au développement des énergies renouvelables et de la géothermie

Malgré ces objectifs très ambitieux affichés par l’État Indonésien, la filière ne décolle pas. Elle fait face à de nombreuses contraintes économiques, techniques et de gouvernance.

Une législation en faveur d’une énergie peu chère

La situation économique de l’Indonésie n’est pas aussi favorable que prévue. Pour rester concurrentiel au sein de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), et pour donner accès à une électricité abordable à ses citoyens, le pays souhaite réduire son coût moyen de production. Depuis 2017, le gouvernement a supprimé son mécanisme de feed-in tariff, jugé trop cher pour introduire une nouvelle réglementation basée sur le prix moyen de l’électricité par région de l’Indonésie (BPP). Cette régulation impose un coût maximum de production de l’électricité issue de la géothermie :

  • A 100% du BPP lorsque le BPP de la région est supérieur au BPP national ;
  • Basé sur accord mutuel entre les parties prenantes lorsque le BPP régional est inférieur au BPP national.

Plus de 80% des réserves en géothermie sont situées dans des régions où le BBP local est inférieur au BPP national ce qui rend plus complexe l’exploitation de ces ressources.

Une gouvernance complexe

PT.PLN, entreprise nationale de production, transport et distribution d’électricité est aujourd’hui sous la tutelle de plusieurs ministères. Les objectifs de développement des capacités supplémentaires en géothermie affichés par PT.PLN diffèrent des objectifs affichés par le ministère de l’énergie et des ressources minérales : à fin 2025, PT.PLN prévoit 1 GW de moins que le ministère.

La présence de PT. PLN sur l’ensemble de la chaine de valeur de la production d’électricité lui confère une influence non négligeable sur les décisions prise par l’Indonésie en matière d’énergie. L’entreprise est notamment réticente à l’ouverture du marché aux producteurs indépendants d’énergie et impose souvent un co-investissement sur les projets avec une répartition des risques au désavantage des producteurs indépendants et un prix d’achat de l’électricité faible.

Par ailleurs, la culture indonésienne privilégie les prises de décision en consensus général. Or, PT. PLN est géré par un bureau d’une dizaine d’administrateurs ce qui peut induire une lenteur dans les processus décisionnels et une opacité pour les producteurs indépendants.

Une phase d’exploration coûteuse et risquée

La phase d’exploration, permettant d’estimer la capacité du site à l’aide de forages, est très chère (plusieurs dizaines de million de dollars). Le développeur porte aujourd’hui l’entière charge de cette phase qui peut durer de 5 à 7 ans, qui nécessite de construire des routes à travers des zones reculées et qui peut s’avérer finalement infructueuse. Le prix d’achat est ensuite négocié avec PT.PLN qui, comme décrit plus haut, impose un prix très faible.

L’exploration, trop risquée, freine aujourd’hui les entreprises souhaitant développer des projets géothermiques. Les entreprises étrangères d’abord attirées par le potentiel et la volonté politique, se posent aujourd’hui la question de la pérennité de leur présence sur ce secteur en Indonésie et sont dans l’attente d’un changement structurel du processus d’investissement pour s’engager dans tout nouveau projet.

Une population peu concernée par les problèmes environnementaux

Malgré un potentiel géothermique conséquent en Indonésie, les objectifs affichés et notamment ceux de l’accord de Paris sont difficilement atteignables dans le contexte actuel. Le pays poursuit aujourd’hui la construction de nouvelles centrales à charbon bien moins chères et risquées que la géothermie. Une prise en compte des externalités dans l’évaluation des coûts de production d’énergie permettrait d’attirer de nouveaux les investissements vers la géothermie. Les élections de 2019 peuvent réserver des surprises quant aux futures politiques énergétiques du pays.