COP 21 : les entreprises annoncent la couleur (verte)

Article du 11 décembre 2015
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« Les opinions publiques ont évolué. Hier, les entreprises étaient vues comme le problème. Aujourd’hui, on prend conscience qu’elles sont une partie de la solution. Elles sont au cœur de la mobilisation ». Cette affirmation de Pierre-André de Chalendar, patron de Saint-Gobain, recouvre-t-elle une réalité ? S’il y a un message qui a été relayé pendant cette 21ème Conférence des Parties (COP 21) qui se termine, c’est bien celui de la mobilisation générale. Comme l’indiquait le sénateur (EELV) Ronan Dantec, si les Etats doivent prendre des décisions, « ceux qui ont vraiment capacité à réduire les émissions » de gaz à effet de serre, ce sont en réalité les individus, les industries et les élus locaux. Mais au-delà du financement et de la communication (certains dénoncent du greenwashing), quel rôle y-a-t-il pour les entreprises du secteur de l’énergie et des transports dans les négociations climatiques ?

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« Le succès de la COP 21 dépend aussi des entreprises »

Plus encore que lors des précédentes COP, les entreprises, parmi d’autres représentants de la société civile, ont été appelées à jouer un rôle, en faisant grandir la mobilisation et en aidant matériellement à la tenue de la conférence. Le ministre des Affaires étrangères français, Laurent Fabius, l’a affirmé à plusieurs reprises : « le succès de la COP 21 dépend aussi des entreprises ».

Certes, les entreprises ne participent pas aux négociations officielles. Seuls les acteurs étatiques y ont une place. Elles sont toutefois présentes au sein de la Conférence en tant qu’observateurs. Les entreprises et leurs groupements font partie d’un des groupes reconnu par l’ONU et habilité à participer aux conférences, le collectif « BINGO ». Le pays qui y est le plus représenté est les Etats-Unis, la France arrivant, elle, en 7ème position. Un tiers de ses membres sont issus du secteur de l’énergie. Mais ce grand nombre est contrebalancé par la variété des profils : on y retrouve en effet de nombreuses organisations spécialisées, que ce soit dans le nucléaire, les renouvelables, le pétrole, le gaz ou l’efficacité énergétique.

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CRÉDIT PHOTO : KEVIN DOOLEY (FLICKR)[1]

Mais surtout, pour la première fois, les entreprises ont été incitées à montrer leur soutien à travers un dispositif spécifique, fortement médiatisé : l’Agenda des solutions, également appelé Plan d’actions Lima-Paris (LPAA). Lancé par les gouvernements français et péruviens en 2014, ce plan vise à témoigner de l’engagement des acteurs non-étatiques à agir à court et long termes pour parvenir à un nouvel accord juridique ambitieux en 2015, ainsi qu’à accélérer l’action climatique pré 2020 et au-delà.

Le LPAA implique tant les acteurs étatiques que les acteurs non-étatiques (dont les entreprises) où chacun agit en tant qu’entités individuelles ou au travers de partenariats. Pour atteindre ses objectifs, le Plan d’actions doit susciter un engagement croissant des acteurs non-étatiques et présenter des initiatives de coopération concrètes, ambitieuses et durables, accompagnées de feuilles de route comportant des délais de mise en œuvre. Une plate-forme a été mise en place pour leur donner de la visibilité. Pendant les quinze jours de la COP 21, cette visibilité est également assurée par une série de « Focus », avec en point culminant une réunion de haut niveau sur l’action climatique, la « Journée de l’action », le 5 décembre, en présence de nombreux responsables politiques. Ces manifestations officielles permettent de démontrer l’ampleur de la mobilisation, la crédibilité des engagements correspondants et doivent jouer un rôle positif dans la mise en œuvre du futur accord sur le climat. En clôturant le 5 décembre, le Président de la République, François Hollande, a ainsi considéré que la journée permettait « de faire pression pour aboutir à un accord ». Les entreprises ont donc un rôle indirect mais bien réel.

Le secteur de l’énergie a contribué à l’Agenda des solutions à travers plusieurs initiatives. Ainsi, par exemple, le partenariat pour la réduction du méthane dans les opérations pétrolières et gazières, porté par la Coalition pour le climat et la qualité de l’air et 8 groupes pétroliers et gaziers (BP, BG-Group, Eni, Pemex, PTT, Southwestern Energy, Total and Statoil), vise à limiter les fuites de méthane liées à l’extraction de gaz.

Il faut toutefois préciser que les entreprises restent minoritaires (moins d’un 1/5 des observateurs accrédités) au sein de ce mouvement des acteurs de la société civile et se font souvent représenter par des associations ou groupements professionnels. Les représentants du monde de l’entreprises étaient également peu nombreux à prendre la parole lors de la journée de l’Action. Ce relatif retrait s’explique notamment par le fait que les négociations climatiques sont traditionnellement dominées par les ONG, qui ne voient d’ailleurs pas forcément d’un très bon œil cette participation croissante des entreprises.

Dans une lettre adressée, mardi 9 novembre, à François Hollande et aux ministres Laurent Fabius, Ségolène Royal et Stéphane Le Foll, dix-sept ONG et le Réseau action climat-France s’alarment de la tournure « inquiétante » que prend l’Agenda des solutions. Elles dénoncent notamment le positionnement des groupes pétroliers tel que Total, qui bien que participant à cet Agenda « se situe[nt] toujours dans l’exploitation des énergies fossiles ». De manière plus générale, les ONG accusent les entreprises polluantes de profiter de la COP 21 pour communiquer, améliorer leur image et ainsi faire du « greenwashing ». Plusieurs associations écologistes ont ainsi publié le 27 mai dernier en amont de la conférence un communiqué de presse évoquant « des multinationales françaises qui ne sont pas compatibles avec le climat » dans la liste des mécènes à la COP 21.

Il est vrai que le soutien du secteur privé a été indispensable au déroulement pratique de la Conférence. Le budget total de la COP 21, plus grand sommet international jamais accueilli en France, devait atteindre 187 millions d’euros, dont une partie (autour de 20%) financée par le secteur privé. Ont ainsi répondu présents plusieurs grands groupes des utilities (Suez Environnement, le Syndicat des eaux d’Ile-de-France, Derichebourg, EDF, ERDF, ENGIE). Sponsors, ces entreprises peuvent afficher le logo « partenaire officiel Paris 2015 » pendant un an.

 

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Selon le ministère des affaires étrangères, ce partenariat avec les entreprises permet également d’assurer « un haut niveau d’exigence environnementale de la Conférence elle-même », en aidant à mettre en place des transports écologiques, à optimiser la performance énergétique des bâtiments ou en prenant en charge la compensation carbone de la conférence. Renault Nissan a ainsi fourni 200 véhicules 100% électriques, tandis que Derichebourg et Suez Environnement ont géré la propreté du site et la gestion de ses déchets. Quant à EDF, elle s’est engagée à fournir une électricité « décarbonée » pendant la Conférence.

Mais au-delà même de l’enceinte de la COP 21, les entreprises françaises pèsent désormais de tout leur poids en faveur de la lutte contre le changement climatique, en participant largement au débat public.

Les entreprises ont multiplié les actions d’influence en faveur d’un accord. On ne compte plus le nombre de tribunes publiées dans la presse, la parution de livres sur le sujet, l’organisation de conférences de presse ou d’événements institutionnels. Pour la première fois en mai dernier, un sommet international, le Business & Climate Summit, s’est tenu à Paris. Il a rassemblé plus de 2 000 participants de tous les continents, à l’initiative de 26 associations internationales dont Entreprises pour l’environnement, un think tank qui rassemble une quarantaine d’entreprises françaises. Durant la COP 21, un salon « SolutionsCOP 21 » s’est tenu au Grand Palais afin de présenter les solutions des entreprises contre le changement climatique. Les organisations patronales se sont également engagées. Le Medef a publiquement appelé de ses vœux « un accord international ambitieux et robuste qui permette à tous les pays de s’engager ». Les entreprises assument ainsi un rôle de prescripteur et de contribution à la mobilisation citoyenne, dans l’esprit de la campagne EDF « Objectif 2°C ».

Les entreprises ne se sont toutefois pas contentées de cet appel à la mobilisation. Elles ont développé dans leurs prises de positions des arguments, à l’appui de leur vision du monde et de l’économie, cherchant à influencer le contenu même de l’accord. Tout d’abord, leur engagement vise en toile de fond à en finir avec l’idée que la lutte contre le dérèglement climatique rimerait avec décroissance. Les patrons souhaitent réconcilier écologie et économie et montrer qu’une « croissance verte » est possible. Le secteur de l’énergie a insisté quant à lui sur la nécessité de convertir les usages du charbon en gaz naturel. Un monde « zero énergies fossiles » étant irréaliste, il convient pour eux de développer en priorité les énergies fossiles les moins polluantes, afin de lutter efficacement dès aujourd’hui contre le changement climatique. Or le gaz naturel est l’énergie fossile actuellement la moins polluante.

Mais le point de leur argumentaire qui a certainement eu le plus de retentissement est le débat autour du prix carbone. Le monde économique considère qu’un prix au carbone constitue le moyen le plus pertinent pour encourager tous les acteurs à recourir aux solutions bas carbone. Les chefs d’entreprise, notamment le PDG d’ENGIE, Gérard Mestrallet, se sont largement exprimés sur ce sujet, et ce plusieurs mois avant la tenue de la conférence. De ce fait l’appel lancé par la coalition pour le leadership en matière de tarification carbone, regroupant chefs d’Etats, Banque mondiale, Fond Monétaire International et entreprises, le 30 novembre en faveur d’une tarification de la pollution au carbone, constitue une première victoire. Les approches pour fixer ce prix sont toutefois différentes (via un marché ou via une taxe par exemple) et le débat est nourri ces derniers jours.

Au-delà du débat d’idées, les entreprises engagées revendiquent des actions concrètes. Ainsi, Schneider Electric ou Saint-Gobain innovent dans l’efficacité énergétique, quand Axa souligne que le monde ne serait plus assurable à +4°C. Conscientes de devoir apporter des preuves pour être crédibles, elles se soumettent aussi davantage à un exercice de transparence, à des outils objectifs de mesure de leurs efforts comme le Carbon Disclosure Project ou des rapports de responsabilités sociale et environnementale plus chiffrés. Ce mardi 8 décembre, à l’occasion de l’événement thématique du LPAA sur les entreprises, 142 sociétés et près de 30 investisseurs institutionnels se sont par exemple engagées à communiquer des informations liées aux changements climatiques dans leurs rapports.

Pourquoi un tel engagement des entreprises ? Le premier argument qui revient le plus souvent lorsque la question leur est posée est celui de la clarté et de la sécurité. Rien n’est pire pour les affaires que l’insécurité juridique. Les entreprises souhaitent un cadre international clair et identique pour tous. Et donc une décision lors de la COP. Le second argument est celui de la croissance verte. La lutte contre le changement climatique est désormais clairement identifiée dans les stratégies de nombreuses entreprises comme une une perspective de gains importants. Pour Pierre Gattaz, patron du MEDEF, la lutte contre le changement climatique est une « une immense opportunité pour notre pays de créer de la croissance et de l’emploi dans des filières d’excellence qui existent déjà ». A ces arguments s’ajoute certainement pour ces entreprises soumises à une concurrence internationale forte la volonté de redorer le blason du « made in France » et d’apparaître sur le plan international innovantes et en pointe sur ces questions. La France ne veut pas rater le train de la révolution écologique. Enfin, il y a certainement un effet d’entraînement. La mobilisation appelant la mobilisation, chaque entreprise se doit d’être présente, d’une manière ou d’une autre. Une compétition vertueuse se met en place. L’effet d’entraînement s’est d’ailleurs diffusé aux petites entreprises. En témoigne par exemple la présence d’une PME, l’imprimeur ACI, parmi les sponsors de la COP 21.

 

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Les deux dernières présidences de la Conférences des Parties, péruviennes et françaises, ont donc vu une nette inflexion concernant le rôle des entreprises. Si elles ne sont bien entendu pas au centre des négociations climatiques, aux mains des Etats, les entreprises revendiquent désormais leur place dans la mobilisation de la société civile. La lutte contre le changement climatique n’est plus un sujet réservé à quelques associations écologistes. Et le fait que les entreprises prennent leurs responsabilités ne peut que légitimer davantage ce combat, l’ancrer dans la réalité et augmenter son retentissement. La sphère économique dispose d’une vraie force d’entraînement et de mobilisation et de nombreux leviers de changements.

L’effet vertueux est d’ailleurs double. Si l’action pour le climat sort renforcée de l’implication des milieux d’affaires, les entreprises elles-mêmes sont poussées à évoluer par l’ampleur de la mobilisation autour de la COP 21. Bon nombre d’entreprises intègrent maintenant l’action climatique dans leur stratégie de long terme et dans leurs activités quotidiennes. La prise de conscience est globale. C’est un cercle vertueux. Plus les entreprises s’investissent, plus le poids de la lutte contre le changement climatique croit, plus le nombre d’entreprises qui souhaitent s’investir augmente.

 

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[1] Photo prise lors de l’événement thématique « entreprises » du LPAA le mardi 8 décembre 2015. Source : http://newsroom.unfccc.int/